Article de Tariq Ramadan sur le Maroc, censuré par l’Economiste

Je publie cet article sur mon blog pour défendre la liberté d’expression

Voici la réaction de Tariq Ramadan en rapport avec la censure de son article:

Ce devait être une belle et enthousiasmante collaboration. Le mensuel marocain « L’Economiste » m’avait demandé d’écrire une chronique par mois. Avec la fermeture du mensuel, l’article allait désormais être publié dans le quotidien. Le second devait l’être aujourd’hui même. Or, voilà que la rédaction en chef a voulu modifier le texte en remplaçant « aux allures d’un bateau royal » par « d’un bateau luxueux ». Une censure inacceptable, mais surtout une auto-censure excessive. A l’heure où les peuples arabes se soulèvent pour leur dignité et leur liberté, et que le Maroc annonce des réformes contre la corruption et pour plus de transparence, il serait bon que les journaux et les journalistes marocains fassent honneur à leur fonction. Une attitude au fond honteuse, une histoire triste. Voici le texte en l’état. Le lecteur jugera et elle/il ferait bien de faire savoir à la rédaction de L’Economiste combien une telle attitude est indigne du Maroc que nous aimons. La collaboration s’arrête donc là. A bon entendeur.

Voici l’article original:

Un si beau Maroc

J’aime le Maroc. Depuis le temps que je viens dans ce si beau pays, j’ai appris des paysages, des parfums, des cultures, des traditions ancestrales, riches et fières. J’ai rencontré des femmes et des hommes à la mémoire forte, à la dignité reconnue, avec du cœur, de la générosité et des sourires confiants en la vie. C’est un pays, c’est un être, c’est un destin.

Cet été, en y jeûnant pour la nième année consécutive, je réfléchissais aux racines de cette identité, à ce qu’elles étaient, et à ce que ce pays pouvait offrir non seulement à ses citoyens, mais également à ses visiteurs comme au monde. Au demeurant, je ne suis pas toujours persuadé que les Marocaines et les Marocains soient eux-mêmes conscients des richesses qui les habitent, de ce qu’ils portent intimement et qu’ils devraient pouvoir offrir. A soi, dans la célébration ; à autrui, dans le respect.

J’ai vu et aimé ce cœur, cette générosité, ce sens de la famille et du service. Le Maroc, c’est aussi cet Orient des origines qui, loin des projections orientalistes, se définit par soi, en une multitude de langues, d’appartenances, de cultures et de mémoires. Ces identités multiples ne se disputent que quand elles sont superficielles et instrumentalisées : dans le fond, elles sont la richesse du Maroc, elles s’enrichissent et se fertilisent mutuellement. Ecouter deux Marocain(e)s parler de leur origine au cœur de ce pays, c’est entrer dans un univers de villages, de liens locaux, d’une pluralité qui unifie. Et pendant le Ramadan, une ferveur si palpable et sincère : un mois où les mosquées débordent, où le cœur est ouvert et les yeux pleurent. Beaucoup, et profondément.

Le Maroc est aussi un pays de toutes les contradictions. J’entends encore les mots de certains touristes français, ou anglais, ou américains me parler de leurs séjours marocains. Trouvant à Casablanca, à Marrakech ou même à Tanger, les espaces de cette liberté chérie en Occident. C’est un pays, disent-ils, où le soleil est gratuit, l’alcool et la drogue bon marché, la prostitution jeune, discrète et peu chère. C’est le pays des nouveaux casinos qui colonisent des esprits, détruisent des vies, déciment des familles. Le Maroc qui devrait offrir de son être est colonisé au cœur de son être par les pires excès des sociétés industrialisées. La logique économique, et touristique, semblerait avoir raison, peu à peu, de l’âme marocaine.

Se peut-il qu’il en soit ainsi ? Se peut-il que les Marocains s’ignorent tant qu’ils acceptent d’être emportés par la culture de l’ivresse de l’alcool, des casinos et des drogues et que leurs enfants soient les proies faciles d’un tourisme sexuel immoral. Se peut-il vraiment ? Au Nord du Maroc, j’ai tourné mes yeux vers la mer et j’ai aperçu au loin une belle embarcation aux allures d’un bateau royal. J’ai souri et pensé à tous ceux qui sont, soit responsables des réformes, soit qui y aspirent. Mon imagination et mon cœur leur envoyèrent ensemble une requête : ne laissez pas le Maroc perdre son identité au nom d’impératifs financiers destructeurs. Au-delà de vos contradictions, n’est-il donc point possible de réconcilier tradition et ouverture, liberté et dignité ? Ce ne devrait point être le tourisme qui colonise de ses excès le Maroc mais ce dernier qui offre à ses touristes le sens de l’être, du don et du respect.

J’ai tourné mes yeux vers la mer, en cette fin du Ramadan, et espéré que les portes des Royaumes soient aussi ouvertes que les portes du ciel, celles du Miséricordieux en Sa Royauté suprême.

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3 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Jawad. benlablad
    Août 30, 2011 @ 20:33:00

    Ceux qui n aiment pas l opinion de ce Grand Monsieur sont eux meme qui profitent directement de ces contradictions. Ils n aiment pas le Maroc, mais ils aiment ce qu’ils gagnent du Maroc.
    Biendit, Mr. Ramadan.et merci.

    Réponse

  2. Marouane
    Oct 03, 2011 @ 12:05:49

    Bravo Mr Ramadan , vous etes toujours fidéle à l’image que je me suis faite de vous.

    Magicien du verbe que vous êtes , vous savez taper avec une poignée habilée en gants de velours sans faire mal mais uniquement pour sensibilier.

    Marocain de mon état que je suis , je vous propose Mr Ramadan de continuer à écrire vos chroniques sur le Maroc sans passer par les médias conventionnels .

    Quelques fois les esprits  » éclairés  » de vos censeurs sont trahit non seulement par leurs intelligences mais par leurs lucidités car ils oublient qu’internet n’est pas censuré et que vos fidéles lecteurs peuvent trés bien vous lire sur le Net.

    à Bon entendeur.

    Réponse

  3. El Ouahabi
    Oct 17, 2011 @ 21:49:34

    Excellente Tribune

    Nous ne pouvons que saluer votre plume qui a su exprimer avec force_et tact_le Maroc, dans son entière identité et contradiction, tout en dessinant les défis qui l’attendent.
    Vraiment, nous ne saisissons pas quel mouche a piqué certains pour censurer cette tribune!!

    Youcef & Sophia

    Réponse

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